La faille psychotique du dissoluto

Cryptique, perturbé, hésitant : le Don Giovanni de Dávid Márton s’écarte de la fascination et, dépouillé de son aura de héros, se donne à la quête d’un érotisme passif et voué à la mort

C’est un Don Giovanni cryptique que le metteur en scène allemand d’origine hongroise Dávid Márton a conçu pour l’Opéra de Lyon : un homme pris en contretemps par une passivité affective symptôme d’une pulsion de plaisir exacerbée et atteignant son paroxysme. Là, au sommet du vertigineux catalogue donjuanesque, le personnage de Mozart/Da Ponte touche sa krísis, moment d’indicibilité et qui appelle un jugement, une décision. Don Giovanni parvient à Lyon à un point de non-retour, à une stasis (« guerre civile » en grec ancien) qui le cloue à sa puissance, le soustrayant de tout acte possible. Le protagoniste subit, donc, son propre jugement, sa condamnation silencieuse et mortifère. Márton travaille la matière littéraire et musicale pour en faire émerger un nouveau travail dans lequel il est parfois difficile de reconnaitre le « dissoluto punito ». Philippe Sly lui donne un corps et une voix, mais il s’agit d’un corps malade et d’une voix démultipliée et possédée, voire complètement effacée. Si son corps est bien présent sur la scène, celui-ci devient plutôt le lieu d’une recherche médicale et d’une surveillance policière. Corps fantasmatique vidé de sa propre force érotique, plaisir ayant perdu son élan métaphysique pour plonger totalement dans le mondain, il devient seulement corps physique. Cette enveloppe initiale peine à rentrer dans l’action et cette disponibilité matérielle se prête à la possession de la part d’autrui, tandis que son esprit s’impose dans une sorte d’extra moenia, au-delà de l’espace scénique et vers un public qui se voit distribuer le rôle de confident. Les sous-titres perdent leur fonction de support de compréhension pour donner forme aux interrogations existentielles du Notre. L’adhésion au texte est immédiate et le travail de Márton se pose sur l’opéra mozartien avec un décalage grinçant. L’imparfaite superposition des deux strates permet l’ouverture de brèches, d’interstices, de failles d’indicibilité, d’éclosions claustrophobiques. Elle ouvre également pour les chanteurs des possibilités inattendues, comme celle de pouvoir chanter les récitatifs sans accompagnement. Le chant se retrouve à se poser sur lui-même donnant lieu à des formes fascinantes telles « le chant qui se chante » du protagoniste, dont la voix rebondit afin de créer sa propre logique.

Mais la vraie force de cette version s’incarne en Leporello (Kyle Ketelsen). Il ne s’agit pas d’un protagoniste ou du rôle principal : ici Leporello est « la » relation entre les choses, un lieu dispersé et rhizomatique qui structure l’opéra (et qui la dirige, comme quand il assume le rôle de chef d’orchestre devant son tourne-disques). Son chant sombre et efficace demeure présent dans toute la pièce, s’avançant comme résolu et malin. A l’opposé de la suspension actionnelle de son maître, Leporello vit et profite d’un système propulsé par le serviteur et qui, justement, l’épargne de toute hantise. Il profite ainsi de la mascarade pour partir avec Elvira provoquant l’envie du même Don Giovanni. Le serviteur, confident, esclave, complice du maître est-il celui qui tire les ficelles de sa fin ? Un doute qui persiste et ne semble pas trouver de réponse définitive.

La distribution de ce Don Giovanni se montre à tout point convaincante. Antoinette Dennefeld présente une Donna Elvira élégante, voix de l’inquiétude tremblante, partagée entre vengeance et amour aveugle, fidélité et condamnation. Eleonora Buratto maitrise le rôle d’Anna avec assurance, lui conférant une dimension de premier plan, au point d’éclipser les autres personnages. Le soprano Yuka Yanagihara donne forme à une Zerlina raffinée et loin d’être un instrument dans les mains du couple de rivaux Don Giovanni/Leporello. Elle résiste à toute avance, des deux côtés, se soustrayant à la vulgarité formelle masculine. Parmi les rôles masculins, Julien Behn est remarquable en Don Ottavio dont la voix contrôlée et lyrique oppose une modération à la demande de vengeance d’Anna. Piotr Micinski ne brille pas, en revanche, dans son Masetto peu relevé et qui s’efface graduellement jusqu’à sa disparition complète. Belle la prestation de la basse sud-coréenne Attila Jun, esprit qui ébranle Don Giovanni tout en restant caché à la vue, et le Commendatore est suggéré seulement par le passage di Cléobule Perrot, apparition fantomatique qui fait pair avec l’ennemi.

La direction de Stefano Montanari se montre assurée et énergique, malgré les nombreux bouleversements que la mise en scène de Dávid Márton a exigé. La partition de Mozart subit de longues pauses qui ouvrent la composition à des réflexions psychologiques pour les livrer à la psychose, à des petites danses (dans l’air Là ci darem la mano) menées par un piano de night-club, ou à des interventions bruitistes, comme le crépitement d’un vinyle ou un univers tarkovskien menaçant. Le chef italien fait preuve d’un contrôle extraordinaire et sa direction est justement saluée par le public lyonnais.

Spectacle vu le 9 juillet 2018

Le spectacle a lieu :
Opéra de Lyon
1 Place de la Comédie – Lyon
lundi 25, mercredi 27 et vendredi 29 juin 2018 à 20h, dimanche 1 juillet à 16h, mardi 3, jeudi 5, samedi 7, lundi 9 et mercredi 11 juillet à 20h

L’Opéra de Lyon présente
Don Giovanni
1787
dramma giocoso en deux actes
de Wolfgang Amadeus Mozart
livret de Lorenzo Da Ponte
nouvelle production

direction musicale Stefano Montanari
mise en scène David Marton
dramaturgie Anna Heesen
décors Christian Friedländer
costumes Pola Kardum
lumières Henning Streck
son Daniel Dorsch

Don Giovanni   Philippe Sly
Donna Anna   Eleonora Buratto
Don Ottavio   Julien Behr
Donna Elvira   Antoinette Dennefeld
Leporello   Kyle Ketelsen
Masetto   Piotr Micinski
Zerlina   Yuka Yanagihara
Commendatore   Attila Jun
Un jeune homme   Cléobule Perrot

orchestre, chœurs et studio de l’Opéra de Lyon

durée 3h30 avec entracte

www.opera-lyon.com

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